L'OPINION DE PHEEK SUR LE TÉLÉCHARGEMENT
31 mai 2007  
 
Depuis deux ans, j'ai choisi d'utiliser ma vie pour créer, et je goûte au privilège de vivre ma passion. Bien des gens me disent que je suis chanceux; je leur dis que ça ne résulte pas de la chance, qu'il faut savoir prendre des risques. On me répond alors que j'ai du guts. Du courage, oui, j'en ai, mais surtout, je sais ce que je veux et depuis longtemps.  
 
Demandez à tous les musiciens en herbe aux yeux brillants ce qu'ils désirent le plus. Je peux vous garantir que, très souvent, ils diront qu'ils veulent que la terre entière les entende jouer, qu'ils vendraient leur âme pour partager leur passion. Certains d'entre eux deviennent des professionnels, et leur objectif de départ change avec le temps. Plaire prend souvent le dessus, mais le côté financier vient aussi prendre une place plus importante. Quand je dis que le téléchargement est pourtant l'outil par excellence de la passion, on me répond que j'ai des couilles
 
Pourtant, c'est bel et bien le cas – je parle ici du téléchargement, et non de mes attributs virils. 
 
J'ai commencé le partage de mes pièces en 2001 par l'entremise d'étiquettes de disques web (en fichiers mp3) par simple curiosité. Ce n'est que quatre ans plus tard que j'ai réalisé la portée de mon geste. Grâce à cette facilité de diffusion, ma musique a rapidement fait le tour du monde, ce qui m'a amené à faire de multiples tournées dans seize pays, de l'Amérique Latine à l'Asie et jusqu'en Europe. Partout où je passe, des gens connaissent souvent mieux ma musique que mes amis les plus proches et me remercient de la partager avec le monde.  
 
Cet échange quasi spirituel m'a amené à travailler avec des étiquettes qui produisent des disques en format vinyle, et j'ai, par la suite, obtenu le soutien d'artistes que j'avais en estime depuis longtemps. Jamais je n'aurais imaginé un meilleur scénario. La popularité du téléchargement a été plus efficace qu'une bouteille à la mer. Il s'agissait ici d'une façon rapide et économique de rejoindre différents marchés, sans vivre la frustration qu'imposent les frontières physiques. 
 
La plupart de mes tournées débutent par une demande qui vient de promoteurs lointains. Ceux-ci ont entendu ma musique, qu'ils ont téléchargée ou qu'ils se sont fait donner par leurs amis. Partager ma musique devient de plus un outil de promotion et, comme le risque de pertes financières est bas, je peux faire paraître ma musique sans compromis. 
 
Je partage la musique que j'aime créer et j'attire les gens qui s'intéressent aux mêmes sonorités que moi. 
 
On accuse par contre le téléchargement de diminuer les ventes de disques et de détruire le marché de la musique. Bien que certaines études (comme celles dont on a parlé dans les médias en 2006) prouvent le contraire, on continue à faire une mauvaise presse à cette pratique. Peut-être bien parce que les artistes, étiquettes de disques et médias ne se sont pas posé les bonnes questions: est-ce que le marché actuel de la musique répond encore à ce que cherche le consommateur? 
 
Pour la première fois, ce ne sont plus les musiciens qui dirigent ce que les gens entendront, mais bien le contraire. Les consommateurs ont maintenant un droit de parole, pas seulement sur la musique qu'ils veulent entendre, mais aussi sur la façon dont ils veulent se la procurer. Il faut en prendre note et utiliser ce moyen de diffusion à un avantage commun. Résister à cette dynamique fait perdre une énergie précieuse, qui pourrait être utilisée autrement.  
 
Ce n'est pas une campagne de publicité qui renversera ce mouvement. Si le tout doit être bloqué, il en revient à des informaticiens plus chevronnés que les pirates de trouver le moyen d'empêcher le partage. Cela ne sera pas pour demain, car le puzzle est d'une grande complexité.  
 
Il en revient à l'industrie de la musique de changer sa position, et rapidement, pour adopter une approche qui va plaire aux mélomanes, en premier lieu. Ce n'est pas une raison pour, encore une fois, créer un monstre à partir de quelque chose qu'on ne comprend pas totalement. Le pont entre les deux parties pourrait être plus solide que jamais si on en comprenait les différents points forts. 
 
Si on omet le côté financier, je crois qu'il en revient à la passion de tous les artistes de partager leur création. De toute façon, en ce moment, les gens qui désirent une pièce en particulier se la procurent. C'est d'ailleurs un des principaux points à connaître à propos du téléchargement: si la personne n'avait pas téléchargé la pièce, elle ne l'aurait probablement pas achetée. Il est prouvé que bien des gens qui se sont procuré des pièces les ont par la suite achetées ou sont allés voir l'artiste en spectacle. En somme, c'est un retour d'ascenseur. 
 
Les consommateurs doivent aussi trouver une façon d'aider et de soutenir les artistes qu'ils aiment. Ce n'est pas un courriel de compliments et des tapes dans le dos qui vont payer le loyer. Malheureusement, comme dans tout nouveau mouvement où règne un certain chaos, il y a des polémiques qui ne sont pas encore éclaircies. Il y a, par exemple, iTunes et d'autres sites où on peut débourser quelques dollars pour obtenir la musique qu'on aime, mais ce n'est pas encore assez facile.  
 
J'aimerais bien préciser qu'il y a une grande distinction à mes yeux entre le téléchargement et le piratage de disques (par exemple, la vente de CD dans un marché aux puces). Il arrive parfois que les gens mélangent ces deux pratiques. De grâce, une fois pour toutes, le partage de mp3 ne génère pas de profits pour une des deux personnes comme le fait la vente de CD. L'intention première n'est vraiment pas la même! 
 
Partager une pièce qu'on aime avec un ami ou un inconnu, c'est aussi partager un peu de soi-même, de sa passion. En amour, on ne compte pas les cennes.  
 
Il faut se poser la question: voulons-nous que les gens nous écoutent, ou non?  
 
Bien des gens nous disent déjà « Voulez-vous qu'on télécharge votre musique, ou qu'on ne l'écoute pas du tout? »  
 
C'est pourquoi il faut revenir à ce qu'était notre but premier en faisant de la musique: avons-nous commencé à créer pour plaire, pour faire de l'argent, pour nous faire connaître ou parce que nous aimons faire de la musique? 
 
Si l'argent est devenu une priorité, il est clair que le téléchargement vous irritera. Vous n'y voyez que de mauvais points à court terme. Peut-être faut-il revoir vos motivations, je ne sais pas. Mais peut-être aussi avez-vous peur pour les mauvaises raisons, c'est possible. Cela ne serait pas la première fois dans votre carrière. Car faire de la musique, c'est une histoire de courage, on le sait tous.  
 
Créer ne devrait pas être une histoire de couilles, mais bien d'avancement de l'art et d'embellissement, chacun à sa façon, de son entourage immédiat et lointain, sans vivre dans la peur de perdre ce qu'on a. Pensez-y, la musique qui se multiplie pour rejoindre un grand nombre de gens relève pratiquement du miracle et n'est, en fait, qu'une culture qui s'étale selon les goûts du moment. Ce n'est pas une perte, c'est la multiplication totale. Un rêve de réunir une foule, en un court laps de temps. 
 
On parle en fait du plus grand compliment qu'on pourrait souhaiter! 
 
J'opte donc pour dire que je fais la musique par amour et que j'espère que quelqu'un, quelque part, en profitera autant que moi. 
Jean-Patrice Rémillard, alias Pheek, s'est toujours intéressé aux musiques électroniques, du hip-hop à la musique techno. Il se considère comme un sculpteur de son et un créateur d'ambiance. Son style techno-house minimal est à la fois apaisant et dansant.

Date

Titre
bandeapart